La carmantine d'Amérique subit parfois les élans de la tondeuse, sur les propriétés riveraines. «On sensibilise les gens», dit la biologiste Véronique Gauvin.
(Photo: Martin Alarie)
Péril en la rivière
Sur la trace des espèces fragiles de la rivière des Mille-Îles
Pendant que familles, camps de jour et touristes sillonnent le Parc de la Rivière-des-Mille-Îles en canot, kayak, pédalo et rabaska, des biologistes s'affairent à en raffiner la connaissance et à en protéger les habitats. Un travail de coulisses et d'intendance, dont bénéficient une soixantaine d'espèces en péril.
Une vingtaine d'animaux déjà observés dans le Parc, une dizaine susceptible de s'y trouver et près d'une trentaine de plantes. La liste des espèces en péril établie par Éco-Nature, organisme à but non lucratif dont la mission est de protéger, conserver et mettre en valeur le Parc, évolue au gré des découvertes.
«La rivière des Mille-Îles est un grand milieu qui évolue», dit Véronique Gauvin, biologiste et éco-conseillère d'Éco-Nature affectée au Programme d'intendance de l'habitat des espèces en péril. Financé par Pêches et Océans Canada, Parcs Canada et Environnement Canada, le Programme est l'occasion, pour Éco-Nature, d'établir des partenariats avec d'autres ministères provinciaux, des universités et des organismes de conservation.
L'action cible plus spécifiquement certaines espèces: la tortue géographique, le chevalier cuivré (poisson), le monarque (papillon), le faucon pèlerin anatum, la carmantine d'Amérique (plante aquatique) et la lézardelle penchée (plante aquatique).
Frayère potentielle
Les recherches menées depuis 2002, de concert avec le ministère des Ressources naturelles et de la Faune, sur le chevalier cuivré, sont un bel exemple de partenariat établi par Éco-Nature. Grâce à des émetteurs installés par les scientifiques du Ministère sur des spécimens, on sait que ce poisson fréquente l'ouest de la rivière.
Mais est-ce qu'il vient y frayer? La question est toujours sans réponse. Au cours des cinq dernières années, des filets (seines) ont été jetés à l'eau et ramenés en rive, afin de trouver de jeunes poissons fraîchement sortis de l'œuf. La manœuvre a permis de découvrir des cousins du chevalier cuivré: le chevalier de rivière (également en péril), le chevalier blanc et le chevalier rouge.
Une surprise s'est également retrouvée dans les mailles des filets: le dard de sable, reconnu «menacé» par le gouvernement du Canada et «susceptible d'être désigné menacé ou vulnérable» par Québec.
Quant au chevalier cuivré, les investigations se poursuivent encore cette année. «Le potentiel de frai est toujours là», affirme Mme Gauvin. La dégradation des cours d'eau figure parmi la liste des facteurs à l'origine du déclin de l'espèce, qui vit uniquement au Québec. La population actuelle est estimée à un millier, au plus.
Ce poisson ne se rencontre plus que dans un territoire très restreint: dans la rivière Richelieu où il fraie, dans un court tronçon du fleuve Saint-Laurent, entre Trois-Rivières et Montréal et dans la portion ouest de la rivière des Mille-Îles. Dans les répertoires canadiens, il est étiqueté «en voie de disparition», alors qu'au Québec, on lui a accordé le statut «menacé». «S'il disparaît ici, il disparaît de la planète», laisse tomber Véronique Gauvin.
Verdures rares
Derrière le chalet d'accueil du Parc, face au petit quai qui sert d'embarcadère pour les plaisanciers, un bosquet verdoyant émerge à la lisière de l'eau. C'est la lézardelle penchée. Coiffée de petits épis blancs recourbés qui évoquent la queue d'un lézard, elle mérite son appellation anglaise «lizard's tail». La plante a le statut «menacé» au Québec.
Pour voir de près la carmantine d'Amérique, également étiquetée «menacée» par les deux paliers de gouvernement, il faut se rendre au bout de la rue Dessureaux, à Saint-François. Après un passage difficile sur un sentier approximatif qui suit le littoral, on atteint une zone d'eau peu profonde, hérissée d'herbiers, à l'ouest du vieux pont de Terrebonne.
La carmantine est là, avec ses petites fleurs violacées. Elle se retrouve également sur certains terrains riverains, où elle subit parfois les élans de la tondeuse. «Les gens veulent avoir du gazon sur le bord de la rivière», déplore la biologiste, qui attribue la rareté des deux plantes à la disparition des milieux humides et à la pollution de l'eau.
La zone des tortues
En remontant la rivière, entre l'A-25 et la route 335, on parcourt l'habitat de la tortue géographique. Sur le boulevard des Mille-Îles, six panneaux jaunes arborant la silhouette noire d'une tortue préviennent les automobilistes que l'animal est susceptible de croiser leur chemin.
La saison de la ponte (mi-juin) terminée, il faut se rendre sur l'île Saint-Joseph pour espérer voir des carapaces se chauffer au soleil. Là, un site de ponte a été localisé et, grâce au suivi télémétrique d'une chercheuse de l'Université de Montréal, un hibernacle a été repéré, au sud de l'île, explique Mme Gauvin.
Cette année, on a installé un émetteur sur six tortues, grâce à la collaboration de l'Écomuseum de Sainte-Anne-de-Bellevue. Mais pour la tortue géographique de la rivière des Mille-Îles, qui mérite les statuts «préoccupant» et «vulnérable» aux gouvernements fédéral et provincial, le glas pourrait bien sonner dans un an. Les rumeurs quant au développement résidentiel de l'île vont en s'amplifiant.
La liste des espèces en péril évolue au gré des découvertes
(Photo:Carmantine Amerique)
(Photo: Martin Alarie)