Une neige légère, pareille à celle qui tombait le soir du 6 décembre 1989, virevoltait devant la façade de l'édifice de l'école Polytechnique, la veille du triste anniversaire, cette semaine.
(Photo: Jacques Pharand)
(Photo: Melissa Blais)
Autopsie féministe du 6 décembre
17h10. Marc Lépine entre dans la salle de cour C-230 de l'école Polytechnique de Montréal. Il départage hommes et femmes et, une fois seul avec elles, balaie la salle de gauche à droite avec son arme, après avoir crié sa haine envers les féministes. En 25 minutes, 14 jeunes femmes sont fauchées, ce 6 décembre 1989.
La chronologie brute de la tragédie, qui a maintenant 18 ans, donne encore la chair de poule. C'est ce que Mélissa Blais, jeune historienne de 29 ans, a servi en guise d'introduction à une quarantaine de femmes de la Table de concertation de Laval en condition féminine. La conférence était donnée dans le cadre de la Journée nationale de commémoration et d'action contre la violence faite aux femmes.
Analyse féministe
Dix-huit ans après la tragédie, l'encre coule toujours, les vigiles se succèdent et le cinéaste Denis Villeneuve fixera bientôt le drame sur pellicule. Le recul possible après tant d'années permet également à des intellectuels, comme Mme Blais, d'autopsier le 6 décembre.
Adoptant un cadre d'analyse résolument féministe, la chercheuse, qui avait 11 ans lors du drame, a décortiqué 555 articles de journaux des grands quotidiens québécois et de la presse étudiante. Les textes analysés portent de façon directe ou indirecte sur le crime de Lépine.
L'étude a été conduite sur deux périodes, soit 1989-1990 et 1999-2000. L'hypothèse de départ: «les discours féministes sont marginalisés, évacués ou récupérés, au profit d'interprétations qui ne remettent pas en question le statu quo de la hiérarchie masculine.»
Mémoire collective
Le matériau que l'historienne a observé, ce faisant, est la mémoire collective de la tragédie et son évolution, au cours des années. «Il ne s'agit pas d'une mémoire collective de faits, mais d'interprétation», précise-t-elle d'emblée. Les faits, résume Mme Blais, tiennent aux motifs misogynes du crime de Lépine, détaillés dans sa lettre de suicide. Dans une annexe à la missive, le meurtrier avait fait la liste de 19 «féministes» qu'il aurait aimé éliminer.
Au-delà de ces faits, on est dans la zone grise du «pourquoi?» note Mélissa Blais. «Le discours féministe se base sur les faits: sur ce que Lépine a dit», estime la chercheuse de l'Institut de recherche et d'études féministes.
Un discours qui a souvent été évacué, dans la première période étudiée. Journalistes et chroniqueurs ont mis davantage l'accent sur la folie du tueur, le débat du contrôle des armes à feu ou l'importance du silence et du recueillement, par respect pour les proches des victimes, analyse l'universitaire.
Dix ans après la tragédie, «le rapport de force des féministes est parvenu à influencer quelque peu l'expression de la mémoire collective», observe-t-elle. Les premières résistances envers le discours féministe -- «on disait que les féministes faisaient de la récupération», rappelle la conférencière -- s'estompent.
C'est Nathalie Pronovost, survivante de la tuerie, qui s'était, la première, distanciée de ce discours. «On n'est pas des féministes!» avait-elle crié à l'assassin, avant qu'il n'appuie sur la gâchette.
Pronovost faisait partie d'une nouvelle génération de femmes pour qui l'égalité des sexes allait de soi. Inscrite à une école autrefois chasse gardée masculine, elle et ses compagnes d'infortune ne s'identifiaient pas à la thèse de l'affrontement homme-femme d'un certain féminisme, disait la jeune femme, au lendemain des assassinats. Le débat avait fait rage dans les chaumières québécoises. Faut-il l'occulter, après toutes ces années?
«Mon petit doigt me dit qu'elle [Nathalie Pronovost] ne pense plus la même chose, des années après son entrée sur le marché du travail, en tant qu'ingénieure», se contente de répondre Mélissa Blais.
De 6 décembre en 6 décembre, le malaise qui persiste par rapport à cet événement marquant doit être éliminé, pour laisser place à la reconnaissance d'un crime haineux envers les femmes. Mélissa Blais ose même la comparaison: «Il a fallu des années avant qu'on ne reconnaisse l'Holocauste…»
(Photo: Poly)
(Photo: Jacques Pharand)
(Photo: Melissa Blais)
(Photo: Martin Alarie)