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Le Noël de Marie-Ève

Un conte de Micheline Duff

Article mis en ligne le 25 décembre 2007 à 11:53
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Le Noël de Marie-Ève
Un conte de Micheline Duff
Marie-Ève comptait les dodos avant l’arrivée de Noël. Quand Manon, l’institutrice, avait demandé la signification de cette fête, tous les élèves avaient levé la main d’un seul coup. Noël, ils connaissaient cela! La plupart avaient parlé de la venue du père Noël, et les yeux de Marie-Ève s’étaient mis à briller à la pensée des multiples cadeaux qu’il distribuerait. On mentionna le sapin illuminé, les décorations, la fête de famille. Mais personne n’évoqua la naissance de Jésus. En maternelle, on semblait ignorer les raisons de cette grande fête.
Faisant fi de la nouvelle tendance non confessionnelle des écoles, Manon décida de monter le spectacle de la naissance de Jésus avec ses petits élèves. Après tout, Noël faisait partie du patrimoine culturel du Québec et il importait que les enfants en connaissent au moins l’origine. Elle se mit donc à distribuer les rôles et à enseigner certains cantiques traditionnels et quelques bouts de phrases à mémoriser. Les enfants trépignaient d’impatience.

À sa grande surprise, Marie-Ève, hérita du personnage de la Sainte Vierge.

- Parce que tu t’appelles Marie et que ta maman vient tout juste d’avoir un bébé, lui expliqua Manon.

La fillette n’en croyait pas ses yeux : elle allait ressembler à la statuette qui trônait sur la commode de son arrière-grand-mère et elle porterait une longue robe et un voile. Son ami Matthieu, lui, jouerait le rôle de Joseph tandis que ses deux énormes chiens Pif et Paf occuperaient la fonction de l’âne et du boeuf. Les autres petites filles de la classe reçurent l’ordre d’apporter à l’école leur plus belle robe de nuit. Les garçons, eux, devaient emprunter le foulard de leur père en plus de se trouver un long bâton. Tous prirent leur rôle au sérieux.

On se mit alors au bricolage. On fabriqua des ailes, des couronnes, des langes, des oreilles pointues pour l’âne et des cornes pour le bœuf. Un jour, en pleine frénésie de préparatifs, Manon posa de but en blanc une question aux enfants:

- Pourquoi Jésus mérite-t-il une si belle fête?

Marie-Ève connaissait la réponse, sa maman la lui avait expliquée.

- Il est venu du ciel pour nous dire d’être gentil et généreux.

- C’est où, le ciel? demanda un autre élève.

- C’est là où l’on va quand on meurt, répondit un petit garçon. Moi, mon grand-papa, il est parti au ciel, cet été...

- Moi, annonça tristement une rouquine, c’est mon chat Noiraud qui est rendu au ciel des chats. Maman l’a dit…

Manon reprit la parole et demanda aux enfants de quelle manière ils pourraient se montrer généreux. Évidemment, on proposa d’offrir un jouet à un enfant pauvre. Pas un jouet dont on ne se sert plus, non! Pas, non plus, un jouet neuf acheté exprès au magasin, non, non! Chacun devrait faire un vrai sacrifice et déposer sous l’arbre de la classe un de ses propres jouets. On verrait à les distribuer plus tard aux enfants défavorisés. Marie-Ève apporta son ensemble à fabriquer des bijoux, non sans un pincement de cœur.

Survint enfin le fameux jour du spectacle. On fit attendre les invités à la porte de la classe. Quand elle s’ouvrit, les parents pénétrèrent dans une classe plongée dans l’obscurité. Marie-Ève tremblait d’excitation. Seule une étoile lumineuse installée par le concierge de l’école brillait au-dessus de la crèche vivante. Un chœur d’anges aux ailes de carton et le front orné d’une étoile chantait « Les anges dans nos compagnes » d’une voix fausse. En face, des bergers imberbes et drapés dans leurs écharpes portaient toutes sortes de toutous en guise de moutons.

À la fin du cantique, l’un des anges s’approcha des bergers et leur annonça la naissance de Jésus en désignant l’étable installée sur la tribune au fond de la classe. Une lumière vive éclaira soudain toute la scène.

Tous s’approchèrent de la crèche au son de « Ça, bergers ». On découvrit alors la Vierge Marie vêtue d’une longue robe blanche avec, sur sa tête, le magnifique châle de soie bleue de l’institutrice. Joseph, en tunique de jute, retenait à grand-peine Pif et Paf. Les deux chiens ne comprenaient rien à leur rôle paisible et, tout frétillants, ils avaient bien envie d’aller retrouver l’assemblée. Dans le petit berceau, un Jésus de sexe féminin dormait à poings fermés, enveloppé d’une couverture aux imprimés délavés.

Quand toute la classe se mit à entonner « Sainte nuit », les adultes mêlèrent leurs voix à celles des enfants. On vit quelques grands-mères essuyer une larme. C’est alors qu’on frappa très fort à la porte de la classe. À la surprise générale, le père Noël entra avec sa poche vide sur son épaule. Il se dirigea directement vers la crèche, s’agenouilla devant le petit Jésus et se mit à lui raconter à voix haute que les enfants avaient posé un geste généreux en offrant un jouet. Lui-même, le père Noël, allait se charger de la distribution aux pauvres. Puis, se retournant, il salua les enfants étonnés.

- Ho! Ho! Ho! Allez, les enfants, venez déposer vos cadeaux dans mon sac. Je dois faire mon travail.

Dans la plus grande confusion et un froufrou d’ailes et de bâtons échappés, les enfants s’exécutèrent. Le père Noël disparut ensuite avec un grand rire aussi vite qu’il était venu. Tout le monde commença à applaudir, ce qui réveilla la petite sœur travestie en Jésus. Elle se mit à hurler à fendre l’âme. Énervé, l’âne entreprit de japper comme un chien et le bœuf, échappant à son maître, quitta la crèche pour aller semer la pagaille parmi les anges et les bergers. La pauvre Marie-Ève perdit son voile de Sainte Vierge et Joseph, préoccupé par ses chiens, laissa tomber sa barbe de laine. Manon eut du mal à faire entamer le « Il est né le divin enfant » dans le désordre général, ce qui mit fin à la représentation sous un tonnerre d’applaudissements.
***
Le lendemain, pendant que sa mère déambulait tranquillement dans les allées de l’épicerie, Marie-Ève, non encore remise de ses émotions, aperçut soudain une jeune et belle femme qui portait une longue robe sous son manteau. Sur sa tête, un voile bleu recouvrait non seulement sa chevelure mais son front, ses oreilles et son cou. La fillette accourut chercher sa mère et lui désigna la femme du bout du doigt.
- Maman, maman, je viens de voir la vraie Sainte Vierge! Regarde, elle est là!

Sans attendre la réponse, l’enfant retourna en courant vers la femme voilée en train de remplir son panier de fruits et de légumes.

- C’est toi, Marie, la maman de Jésus?

La femme ne comprit pas la question de l’enfant et continua de soupeser les mangue. Mais Marie-Ève insista.

- Il est où, ton bébé? Je voudrais voir le petit Jésus, moi!

- Mais de quoi parles-tu? Je ne me nomme pas Marie et je n’ai pas d’enfant du nom de Jésus.

La mère de Marie-Ève s’approcha.

- Excusez ma fille! Elle a joué un rôle dans la crèche, hier, à l’école. Cela l’a impressionnée, il faut croire, car elle vous a prise pour la Sainte Vierge!

La femme voilée sourit, quelque peu intimidée. Marie-Ève la dévisageait de ses grands yeux naïfs.

- Pourquoi tu portes un voile, alors, si tu n’es pas la Sainte Vierge? Les autres madames n’ont pas de voile, elles!

La musulmane rougit légèrement puis réfléchit quelques instants avant de se pencher sur l’enfant. Elle se mit à lui parler lentement, d’une voix douce et posée.

- Je suis venue dans ton beau pays pour y trouver le bonheur. J’espère qu’à la longue, je vais devenir une Québécoise comme toi et ta maman. Mais cela peut me prendre un peu de temps… Tu sais, là où j’ai grandi, la religion commande aux femmes de porter le voile. Ma mère, mes sœurs, mes tantes, mes voisines, les filles de ma rue et de mon école, toutes les femmes de mon pays se voilent pour sortir de la maison. Et cela depuis des millénaires! Maintenant que j’habite ici, je suis à part des autres, je le vois bien. Mais… tu as ta religion, j’ai la mienne. J’ai changé de pays mais pas de croyances. D’une certaine manière, ce n’est pas si simple, tu comprends?

Non, à six ans, Marie-Ève ne comprenait pas, de toute évidence. Sa mère finit par clore la discussion.

- Tu sais, Marie-Ève, hier, lors de la fête à l’école, on parlait d’être bon et généreux. Cela ne signifie pas seulement d’apporter un jouet par année aux démunis. Cela veut dire aussi d’accepter que les autres soient différents même si…

La mère jeta tout de même un regard désapprobateur sur le voile de la jeune femme qu’elle voyait comme un symbole de soumission, mais elle finit néanmoins par lui offrir un large sourire.

- Je vous souhaite, malgré tout, un joyeux Noël, madame. Un jour, je l’espère sincèrement, vous aussi célébrerez avec nous, votre peuple d’adoption, cette belle fête de l’amour…

Marie-Ève n’arriva pas à saisir tous les propos échangés au cours de cette rencontre, mais elle sourit gentiment à l’étrangère. Quand, plus tard, elle glissa sa main dans celle de sa maman, elle la trouva si chaude et si douce qu’elle sentit son cœur se gonfler.

Décidément, Noël, ça donnait vraiment envie d’être bon!

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