Thierry, de GDG Environnement, fait l'épandage de Bti, dans un marécage du bois de l'Équerre, à Sainte-Rose
(Photo: Martin Alarie)
Le virus du Nil n'est plus, mais la nuisance reste
Programme de contrôle biologique des moustiques
L'épandage de larvicide a fait les manchettes au plus fort de l'incidence du virus du Nil, il y a cinq ans. Et puis, plus rien. Un programme de contrôle biologique des moustiques est pourtant effectif depuis douze ans à Laval, mais pour un motif tout autre: la nuisance de ces insectes piqueurs.
Du côté ouest du rang de l'Équerre, en face du stationnement du boisé du même nom, Thierry a de l'eau jusqu'aux cuisses. Il pulvérise une solution liquide de Bti, un larvicide biologique, dans un marécage né de la fonte des neiges.
L'épandage dans le bois de l'Équerre, à Sainte-Rose, épargnera des désagréments aux résidents du secteur Champfleury, au sud, et des quartiers résidentiels du côté est du chemin de fer, explique-t-il.
Nous en sommes aux premiers traitements. L'employé de GDG Environnement, mandaté par Laval, reviendra au cours des prochaines semaines dans le boisé, pour échantillonner marais, marécages, trous d'eau. Le nombre de larves présentes indiquera si d'autres épandages sont nécessaires. En moyenne, dit-il, on procède à six à huit applications par saison.
Sur de grandes superficies comme le bois de l'Équerre, le cœur de la zone est traité par épandage aérien (par avion), indique Frédéric Fenchel, responsable du programme à la Ville. «Le pourtour est fait manuellement, pour respecter la législation fédérale» sur le vol à basse altitude près des résidences, précise-t-il.
Bien avant le VNO
La petite histoire du contrôle biologique des moustiques à Laval est indépendante du virus du Nil occidental (VNO). Après un projet pilote mis sur pied en 1994, le programme de contrôle des moustiques a vu le jour en 1996, bien avant le début de la «crise» du VNO.
Laval n'a d'ailleurs élaboré un programme spécifique pour freiner la progression du VNO que pendant une saison. L'épandage visait alors les espèces de moustiques qui piquent les oiseaux porteurs du virus. «Notre programme actuel ne vise pas le virus du Nil», souligne Gilles Benoit, chef de division au Service de l'environnement de Ville de Laval.
«Le virus circule encore, mais le dernier cas [humain] à Laval remonte à 2003», relate Claude Prévost, médecin-conseil à la Direction de la santé publique de Laval.
Cette année-là, 17 Québécois, dont trois Lavallois, contractaient le VNO. L'année dernière, un seul cas a été enregistré dans la province.
«Nous continuons la surveillance des cas humains et les dons de sang», dit M. Prévost. Par ailleurs, l'Institut national de santé publique maintient une veille scientifique. Le gouvernement québécois a mis fin à la surveillance des oiseaux morts depuis 2005.
Pour le confort
Le programme de contrôle lavallois n'est donc plus qu'une affaire de confort. Il est appliqué à la demande. Les résidents d'un secteur protégé doivent débourser 30$ par année.
«On reçoit des demandes, on mesure la quantité de moustiques [à l'aide d'un filet entomologique], et on soumet la demande à la consultation publique», si l'intervention est justifiée, résume M. Benoit.
«Ce n'est pas quelque chose qui se traite rue par rue, mais par quartier», précise-t-il. En fait, ce n'est que la périphérie d'un quartier qui est traitée, plus précisément les foyers de prolifération des larves de moustiques, comme les milieux humides.
Sur la carte de Laval, le secteur le plus sensible s'étire au nord, entre la pointe ouest de l'île et le boulevard Sainte-Marie, à Saint-François. Il englobe Sainte-Dorothée et les zones humides en bordure de la rivière des Mille Îles, à Fabreville et Sainte-Rose. Quelques poches isolées font également l'objet d'épandage.
En tout, 80 km2 de territoire bénéficient d'une protection, soit environ 30% du territoire de Laval.
(Photo: Bti)
(Photo: Martin Alarie)
> Les moustiques
> 57 espèces de moustiques au Québec
> 72 espèces de mouches noires
> Seules les femelles piquent, et peuvent piquer plus d'une fois
> Elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour un repas de sang
> Le programme de contrôle lavallois ne vise que les moustiques
> Le larvicide utilisé: le Bti
> Ce n'est pas la bactérie elle-même, qui est disséminée dans l'environnement au moment de l'épandage, mais bien les cristaux de protéines fabriqués par le Bti. L'action toxique de cette substance entraîne la perforation de l'estomac des larves de moustiques et de mouches noires.
Source: BOISVERT, Jacques et Jean O. LACOURSIÈRE. Le Bacillus thuringiensis israelensis et le contrôle des insectes piqueurs au Québec, Environnement Québec, 2004.
Dix moustiques aux cinq minutes
Quel risque prend-on au nom du confort?
De nombreuses études qualifient le Bacillus thuringiensis israelensis (Bti) d'inoffensif, mais son mode d'action n'est pas entièrement élucidé. Quel risque prend-on, en rayant de la carte des colonies de moustiques?
La nuisance se chiffre: au-delà de dix moustiques par cinq minutes, des spécialistes ont estimé que de nombreuses personnes sont incommodées, dit Gilles Benoit, chef de division au Service de l'environnement de Ville de Laval. «Avant 1994, on enregistrait des taux de 50 à 100 moustiques par cinq minutes.» Le taux visé par le programme de contrôle mis en place depuis est de six moustiques par cinq minutes.
Intolérants
Les études sur l'innocuité du Bti arrivent à la conclusion qu'il peut être utilisé sans risque pour les humains, les autres mammifères et les espèces non ciblées. Parmi ces ouvrages, un rapport sur l'utilisation de larvicides pour combattre le virus du Nil, réalisé par l'Institut national de la santé publique du Québec.
«À petite échelle, ça va. Mais à grande échelle, je suis contre», dit le directeur du Conseil régional de l'environnement (CRE) de Laval, Guy Garand. «Le pourcentage d'insectes qu'on tue constitue la base alimentaire pour de nombreuses espèces. Il n'y a pas d'effets sur les humains, mais j'ai un certain malaise. Est-ce qu'on n'est pas rendus intolérants?»
Effets sur l'environnement
«Toute méthode de lutte contre les insectes a un impact sur la chaîne alimentaire, estime Michel Loreau, professeur au département de biologie de l'Université McGill. Mais les larves de moustiques n'ont pas de prédateurs spécifiques. Je doute qu'il puisse y avoir un impact important.»
Un doute que partage Jacques Boisvert, microbiologiste et professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui analyse l'action du Bti depuis plus d'une vingtaine d'années. Peu d'études ont été réalisées sur une longue période de temps, admet-il.
Il cite en exemple un groupe indépendant qui a examiné l'impact de l'application de Bti sur la population d'oiseaux, de batraciens et de poissons, sur une période de 15 ans, en Allemagne, dans la vallée du Rhin. Résultat: aucun effet.
Les moustiques, comme leurs larves, ne représentent qu'un faible pourcentage du menu de leurs prédateurs, explique-t-il. Ces bestioles remplissent certains rôles écologiques, comme la filtration de l'eau et pollinisation. Mais «sur cent moustiques, une dizaine sert à quelque chose», illustre le chercheur. (N.V.)