Chaque année, la fée des étoiles décidait où aller porter le cadeau communautaire offert par sa famille.
(Photo: Courtoisie)
La vraie fée des étoiles
Un Conte de Noël de Micheline Duff
Angéline se demandait bien comment elle allait disposer de ce montant de cinq cents dollars. L’année précédente, cela s’était avéré si facile.
Il avait suffi que quelqu’un évoque une copine, Marielle, fille-mère à 19 ans et réfugiée depuis deux mois dans une résidence pour femmes battues, sans argent, sans travail, sans même son diplôme de secondaire, sans soutien, pour que la famille se mette en branle.
Les filles d’Angéline s’étaient occupées d’acheter des jouets pour le bébé, un assortiment de couches pour toute l’année et quelques jolis vêtements et produits de beauté qui font rêver les jeunes filles. Les hommes, eux, s’étaient chargés d'acheter des billets de cinéma, des chèques-cadeaux au restaurant. Pour sa part, Angéline s’était amusée à trouver les habits les plus jolis pour un bébé de 12 à 24 mois.
Un cadeau anonyme
Puis, un jour de décembre, dans le plus grand anonymat, elle était allée porter le tout minutieusement emballé et dûment adressé à une certaine Marielle, à un refuge pour femmes battues du centre-ville. La jeune maman n’avait jamais su de qui provenaient ces mystérieuses étrennes. Elle n’avait jamais su, non plus, avec quelle joie et quelle frénésie une famille inconnue les avait préparées.
Angéline ne se rappelait pas qui avait émis cette idée d’un cadeau communautaire anonyme lors de la pige familiale traditionnelle pour les cadeaux et la sempiternelle liste de suggestions de plus en plus précises, quelques semaines avant Noël. Mais la proposition avait immédiatement fait l’unanimité.
- Au lieu d’acheter, les uns pour les autres, des bébelles inutiles à cinquante dollars qu’au fond, chacun de nous a les moyens de se procurer, pourquoi ne pas réunir tout cet argent et choyer quelqu’un de moins fortuné? À nous dix, nous aurions un joli montant de cinq cents dollars… Cela vaudrait la peine!
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’entreprise s’était avérée une réussite puisque le soir même de la livraison, la directrice du refuge pour femmes avait téléphoné à Angéline pour annoncer que les siens avaient réussi à faire pleurer quelqu’un de joie…
Les courses
L’année suivante, les choses se présentaient différemment. Personne ne connaissait de fille abandonnée, de veuve et d’orphelin ou de personne en détresse dans son entourage. À qui allaient-ils offrir leur merveilleux cadeau?
Une idée surgit dans la tête d’Angéline lors d’une visite au centre-ville au cours de l’automne. À peine avait-elle déambulé cinq minutes entre deux coins de rue que trois sans-abri lui avaient déjà tendu la main pour quêter «un peu de change». Un peu de change? Ils allaient en avoir à Noël, et pas que cela! Le reste de la famille endossa sa suggestion à la condition de s’occuper elle-même de la livraison, chacun se trouvant trop timide pour approcher un sans-abri sur la rue.
On partagea cependant les courses : dix bouteilles de vin, dix boîtes de craquelins, dix boîtes de pointes de fromage suisse, dix sacs de biscuits de Noël, dix paquets de cigarettes, et dix coupons-cadeaux dans une rôtisserie du quartier. Et, pourquoi pas, dix paquets de cinq dollars transformés en « petit change ». Tous ensemble, ils préparèrent les dix sacs-cadeaux, enchantés à l’idée de rendre heureux dix inconnus.
La fée part en tournée
La veille de Noël au matin, une Angéline bien excitée partit donc livrer ses trésors au centre-ville. Il faisait un froid de canard. En vain, elle chercha des yeux un misérable sans-abri. Il ne s’en trouva pas un seul parmi la foule de passants affairés à leurs courses de dernière minute. Allons donc! Ils devaient bien se cacher quelque part, les coquins! Ils pullulaient habituellement! Peut-être le grand froid les avait-il forcés à se trouver un abri? Dans la bouche de métro, un seul homme affichait des allures quelque peu dépenaillées. Angéline se racla la gorge et s’approcha, sac de cadeau en main, en affichant son plus beau sourire juste au moment où une femme prit l’homme par le bras en lui disant:
- Excuse-moi, mon chéri, je suis un peu en retard.
Ouf! Angéline venait d’éviter une gaffe monumentale. Alors? Où se trouvaient-ils donc, ses dix esseulés, gelés, affamés, assoiffés et malheureux qui lui tendaient la main en octobre? De désespoir, elle se rendit à la petite église Notre-Dame de Lourdes, sur la rue Sainte-Catherine. De nombreux robineux avaient l’habitude de mendier là en tendant leur casquette sur le perron de cette église. Hélas! elle ne trouva pas âme qui vive, ce matin-là. À l’intérieur, cependant, affalé sur un banc près de la crèche, elle dénicha un clochard. Un vrai, celui-là! Enfin, elle tenait son homme! Elle le poussa légèrement du doigt en lui tendant fièrement son sac tout décoré.
- Monsieur, monsieur, le père Noël a laissé un cadeau pour vous. Profitez-en bien! Et… Joyeux Noël!
L’homme la regarda d’un air ahuri et se mit à la remercier avec moult courbettes.
- Toé, t’es fine en maudit! Une vraie fée des étoiles!
- Dites donc, mon cher monsieur, la fée des étoiles se cherche d’autres clients. Auriez-vous des amis dans les environs, par hasard?
Surprise
Elle ne saisit pas clairement tout ce que l’homme marmonna, mais elle crut comprendre qu’il parlait de «temps frette» et d’une certaine maison d’accueil pour sans-abris, pas très loin de là. C’est vrai, elle n’y avait pas pensé! Elle se dirigea donc dans cette direction, un peu pressée par le temps. Il lui restait un million de choses à faire avant le réveillon de Noël. Elle stationna sa voiture devant l’entrée du centre d’hébergement, et décida de faire confiance au hasard : elle comblerait les neuf premiers sans-abri qui s’y présenteraient. Ils vinrent en effet, un à un et en peu de temps, et la plupart se montrèrent émus et surpris, ne tarissant pas de remerciements.
Cependant, à la grande surprise d’Angéline, le dernier refusa son cadeau sans même regarder son contenu.
- Je connais quelqu’un qui en a plus besoin que moi, madame. Si vous aviez la bonté de m’y conduire, vous pourriez le lui remettre vous-même. Ce ne pas très loin d’ici.
En un tournemain, le sans-abri se retrouva assis aux côtés d’Angéline, dans sa voiture. Il était vieux, sale et puant, mais un feu brûlait au fond de ses prunelles.
- Voilà, c’est ici. Il s’agit de ma fille. Venez!
Famille reconstituée
La femme qui entrouvrit la porte paraissait d’une propreté douteuse, pâle et mal fagotée, la tignasse en bataille, et une ribambelle d’enfants pendus à ses jupes. Un poste de télévision jouait à tue-tête. Angéline n’osait s’avancer davantage dans le désordre indescriptible du vestibule. Soudain, la femme se tourna vers l’homme.
- Qu’est-ce que tu fais ici, toi, le père? Tu le sais que je veux plus te voir! Plus jamais!
- Cette dame avait un cadeau pour moi. J’ai pensé que…
- Sors d’ici, p’pa…
Angéline s’empressa de prendre la parole et sortit un billet de son sac à main :
- Madame, mon cadeau n’est peut-être pas le plus approprié pour vous et vos enfants. Mais prenez cet argent. Ajouté au cadeau de Noël de votre père, vous pourrez vous gâter un peu avec lui et vos petits. C’est la fée des étoiles qui vous l’offre!
Angéline voyait l’homme supplier sa fille du regard. La femme finit par accepter et fit un signe à son père.
- O.K. p’pa, tu peux rester, mais seulement parce que c’est Noël.
- Le cœur serré, Angéline se dépêcha de déguerpir avant que la femme ne change d’idée. Ces deux-là allaient peut-être se réconcilier autour de sa bouteille de vin après avoir commandé du poulet, qui sait…
Avant de tourner le coin de la rue, elle nota soigneusement l’adresse. L’an prochain, la fée des étoiles saura sûrement où aller porter la totalité du cadeau communautaire offert par sa famille…
(Photo: Courtoisie)
(Photo: Courtoisie)